L’idiot du village

L’AMÉRICAIN

Dans le quartier de la rue de Flandre, personne ne connaissait son prénom et tout le monde l’appelait « l’Américain ».

L’Américain était un petit être trapu qui mesurait un mètre quarante-huit, pesait soixante-deux kilos, à qui il manquait autant de dents qu’il avait de doigts (soit neuf, puisqu’il en avait perdu un dans la trancheuse à pain étant enfant) et dont les chicots restants étaient en train de quitter le navire les uns après les autres. Il pouvait donc remercier sa barbe hirsute de masquer en partie une bouche si mal entretenue.

Niveau vestimentaire, l’Américain avait la particularité d’être totalement imperméable aux modes et de toujours porter un dessus de training vert en toile de parachute bariolé de losanges rouges, trop large pour son petit buste, avec un pantalon en velours brun, trop long pour ses courtes jambes potelées, et une chemise beige à carreaux gris en flanelle, plus ou moins ajustée à sa carrure hors normes. Sur sa tête reposait une casquette bleu marine à l’effigie d’une équipe américaine de base-ball de seconde zone. L’hypothèse la plus plausible était que son surnom provenait du port constant de ce couvre-chef.

L’Américain ne travaillait pas, n’était pas non plus au chômage et faisait partie d’une catégorie sociale tierce : celle des handicapés à plus de 33 % qui perçoivent une allocation mensuelle de la part de l’État. Son handicap portait le nom peu recommandable de « débilité » ou « déficience mentale », termes variant selon les études et les époques.

Malgré son quotient intellectuel exceptionnellement bas, l’Américain survivait seul, dans un petit appartement du fond de la rue de Flandre où, à force de répéter les mêmes gestes et comportements à l’infini, il avait fini par trouver un style de vie stable.

Le matin, il s’occupait des tâches ménagères de base et se rendait ensuite au supermarché du quartier pour se procurer un petit pain blanc coupé, un paquet de salami à l’ail, une canette de Coca, et un bocal de cornichons au vinaigre. De retour chez lui, vers midi, il consommait ses achats en regardant des jeux télévisés auxquels il n’avait même jamais songé à participer.

L’après-midi, l’Américain traînait au Laboureur, bruin café dont la décoration, faite de menuiseries de bois brun et de vieux panneaux publicitaires de bières belges, n’avait pas changé depuis les années 1950. S’y croisaient de vieux joueurs de cartes, des philosophes de comptoir, de jeunes architectes branchés, et francophones comme Flamands venaient y noyer leurs semblants de problèmes linguistiques. L’Américain s’y improvisait employé de café sans que personne ne lui ait rien demandé. Concrètement, il rapportait les verres vides de la salle vers le comptoir et, en échange de ce service, le serveur lui offrait un Coca. Cela ne semblait plus étonner personne parmi les clients, et vu le coût salarial élevé en Belgique, le patron ne rechignait pas à un peu d’aide de la part d’un bon bougre qui s’accommodait d’un si bas salaire.

L’Américain exerçait une activité complémentaire qui pouvait faire sourire les plus cyniques et frémir les plus craintifs : il photographiait des jeunes filles lors de ses promenades diurnes dans le quartier. De face ? Non, l’Américain était trop timide pour cela et il n’aurait jamais osé leur demander la permission. D’ailleurs, vu son apparence, il y avait peu de chances que les filles acceptent ou ne prennent pas leurs jambes à leur cou. Non, l’Américain était un petit être fourbe qui les photographiait toujours de dos. Ce qui, soit dit en passant, était préférable pour la santé mentale de ses ignorantes victimes.

Son modus operandi était le suivant : lorsqu’il croisait une fille dans la rue, il faisait assez mal semblant de ne pas l’avoir remarquée, puis, quelques mètres plus loin, il s’arrêtait, sortait son appareil photo jetable, faisait demi-tour, accélérait le pas dans la direction de la fille, s’arrêtait à moins de cinq mètres d’elle et appuyait sur le déclencheur. Ensuite, avec l’air satisfait de ceux qui viennent de pêcher une truite dans une rivière polluée, il rangeait son appareil et traçait sa route sans se retourner. Comme un bon vieil Américain qui partait à la conquête de l’Ouest avec son fusil bien huilé et des munitions partout autour de la ceinture.

JUSTINE

Dans le quartier de la rue de Flandre, presque personne ne connaissait son existence, et son prénom encore moins. À sa décharge, Justine n’était à Bruxelles que depuis quelques mois et n’avait pas encore eu l’occasion de rencontrer beaucoup d’autochtones.

Justine était venue de son Île-de-France natale pour étudier la kinésithérapie. Non pas par amour de Bruxelles, où elle n’avait jamais mis un pied jusqu’alors, mais pour éviter les examens d’entrée infranchissables et les coûts exorbitants des écoles hexagonales.

Cette fille de dix-neuf ans s’imaginait déjà, plus tard, exercer cette profession libérale sur des corps friables de vieux bourgeois dans un cabinet privé du XVIe arrondissement, ce qui, selon ses premières estimations, validées par son comptable de paternel, pourrait lui rapporter jusqu’à huit mille euros brut par mois.

Justine avait débarqué dans le quartier de la rue de Flandre suite à une annonce découverte sur un site spécialisé. Une certaine Marie y louait une chambre en colocation, « lumineuse et spacieuse dans un petit village urbain à ciel ouvert, dynamique, jeune et multiculturel au cœur de la ville ».

Dans ce quartier, les tentations étaient nombreuses. Et même si les tarifs pratiqués dans les bars étaient loin de ceux de la Ville lumière, une fois payés le loyer, les charges, les frais de téléphone et d’Internet, les restos, les sandwichs, les cinés et les vêtements, il ne lui restait pas grand-chose des maigres mille euros que lui versaient ses parents chaque mois. Et s’il y avait bien une chose que détestait Justine par-dessus tout, c’était d’être dépossédée du pouvoir de l’argent.

Une nuit, lors d’une fête un peu trop arrosée au sein de leur cercle d’étudiants, Charlotte lui parla d’une activité très lucrative qu’elle pratiquait depuis près d’un an.

— Ça consiste en quoi, au juste ?
— C’est facile : tu rencontres des hommes, tu leur donnes un peu de plaisir en un minimum de temps et tu leur prends un max de fric !
— Mais… c’est de la prostitution, non ?
— Tu peux appeler ça comme tu veux, mais le principal, c’est que ça rapporte suffisamment de blé pour que tu puisses poursuivre tes études sans te crever vingt heures par semaine dans un fast-food suintant la graisse à frites et que tu te donnes ainsi toutes les chances pour réussir !

L’argument, convaincant, avait opéré durant la nuit dans le cerveau semi-conscient de la post-adolescente.

Le lendemain, Justine envoya ses coordonnées accompagnées d’une photo d’elle en sous-vêtements à thegermangay@gmail.com. Il ne fallut pas plus de cinq minutes pour qu’un certain Boris Umanov lui envoie en retour un lien et un mot de passe qui lui permettraient de créer un profil sur http://www.honeydaddy.be. Justine suivit les instructions et choisit le pseudonyme universel et sans prétention de Natacha. Son inscription fut rapidement validée et Boris lui envoya un nouveau mail, plus personnalisé cette fois, dans lequel il lui conseillait de remplir son profil avec quelques photos charmantes et des phrases coquines. En conclusion, il lui prédisait bien du succès dans cette nouvelle voie et, en pièce jointe, il lui donnait une série de recommandations pratiques. Les plus importantes, en haut et en gras, suggéraient de se procurer un téléphone portable avec une carte prépayée et de se créer une adresse mail anonyme, lesquels ne devraient être utilisés que dans le cadre exclusif de cette activité professionnelle.

En quelques jours à peine, la machine se mit en marche, les clients intéressés la contactaient via le site, Justine les acceptait ou pas, ils décidaient d’un rendez-vous selon ses disponibilités et ils venaient chez elle à l’heure convenue. Justine s’arrangeait pour que ce soit à des heures où Marie était absente, ce qui était facile puisque celle-ci était la plupart du temps fourrée chez son copain. Ces quinquagénaires plutôt friqués étaient excités de se retrouver dans un pareil univers, empreint de nostalgie et d’érotisme. Cela leur rappelait cette époque dorée où ils bandaient pour un rien et sans le moindre souci. Avant le début de la prestation, ils la payaient en liquide, sur la base d’un montant préalablement défini et sur lequel Boris percevait une commission de dix pour cent qu’elle devait reverser sur un compte PayPal dans les quarante-huit heures. Justine pouvait fixer ses prix selon une grille préétablie et demandait en moyenne deux cents euros pour une prestation complète, qui ne pouvait dépasser une heure. Auquel cas elle exigeait une petite rallonge de cinquante euros par quart d’heure entamé, laquelle était dans ce cas payée à la fin et n’était pas sujette à commission. Justine gagnait comme ça, en travaillant parfois moins d’une heure par jour, presque autant que ses deux parents réunis, qui n’avaient pourtant pas à se plaindre avec leur T3 parisien, leur Citroën C3 Picasso et leur résidence secondaire en Haute-Normandie.

Un soir d’hiver, Justine était au Laboureur avec quelques amis parisiens. Tandis qu’elle s’approchait du bar pour commander une nouvelle tournée de bières que ses amis trouvaient très bon marché eu égard aux insipides breuvages à cinq euros qu’ils avaient l’habitude d’ingurgiter, l’Américain lui lança un timide « Bonjour ». Mais avec le DJ qui passait de vieux tubes et qui jouait de l’harmonica en même temps, elle n’entendit rien. « Comment tu t’appelles ? » insista-t-il, le premier étonné de son comportement assuré, lui qui parlait d’habitude peu aux gens.

Cette fois, Justine remarqua sa présence et le toisa comme on observe une mouche qui a perdu une aile. Il ne se laissa pas démonter et répéta sa question. Par réflexe, elle lui donna son pseudo et se demanda aussitôt pourquoi elle avait répondu à ce pauvre type plus petit que son frère de quinze ans. Bien sûr, l’Américain s’agrippa à ce premier mot comme une moule à un ponton.

— Tu veux boire un Coca ?
— Non merci.
— Je te le paye, hein !
— Si t’as assez d’argent pour m’offrir une coupe de champagne, je veux bien.
— Oui, j’en ai un peu ici…
Et l’Américain sortit une liasse de billets de cinquante euros de sa poche.
— Et si c’est pas assez, j’en ai encore chez moi…
Justine se tourna vers lui avec le regard de ceux qui jouent aux machines à sous dans les caravanes de la Foire du Midi.
— Et qu’est-ce que tu fais avec tout ça chez toi ?
— À la télé, quelqu’un a dit que les banques, c’était rien que des voleurs…
— Et t’as pas peur de laisser tout ça chez toi ?
— J’ai pas bien fait ?
— T’en as beaucoup ?
L’Américain écarta alors ses mains d’une cinquantaine de centimètres pour donner une première estimation du contenant.
— Ah oui, quand même…
— C’est beaucoup ?

Justine lui dit que c’était déjà pas mal, puis lui expliqua qu’elle devait rejoindre ses amis, mais qu’il n’avait qu’à l’appeler un jour, s’il en avait envie. Il lui dit « Oui mais comment ? » Elle écrivit un numéro de dix chiffres sur un sous-bock et le lui tendit. Dans la seconde qui suivit, il sentit un bourdonnement bizarre au fond de son ventre. Préventivement, il arrêta de rapporter les verres vides au comptoir et se dirigea vers la porte des toilettes.

Sans aucune notion des règles complexes du jeu de la séduction, l’Américain composa le numéro dès le lendemain matin. Cinq secondes plus tard, le téléphone portable de Justine se mit à vibrer sur sa table de nuit.

— Allo ?
— Natacha ?
— C’est qui ?
— C’est moi.
— Qui ça ?
— Ben moi…

La nuit avait été trop courte et les bières trop nombreuses. Justine ferma les yeux et se souvint aussitôt de cette petite voix rauque qui ressemblait à celle d’un enfant malade et elle ne put s’empêcher de se demander pourquoi elle avait donné son numéro à ce type, avant de se souvenir de sa liasse de billets. Elle tourna alors la tête vers son réveil et elle s’aperçut qu’il n’était que neuf heures.

— Pourquoi tu m’appelles si tôt ?
— Il est tôt ? Je savais pas. C’est à partir de quand qu’il est plus tôt ?

Justine ne répondit rien et se releva en s’appuyant sur son coude, de manière à tourner le dos au mec qui dormait à côté d’elle et dont elle ne se souvenait plus du prénom.

— Tu veux aller au cinéma avec moi ?
— Non, je viendrai plutôt chez toi, ce soir, vers vingt et une heures, dit-elle, avec le courage de ceux qui savent qu’il faut se coucher tard pour y arriver.

Justine se présenta au domicile de l’Américain avec une heure de retard, elle ne s’en excusa pas et il ne lui en tint pas grief. Avec sa robe courte, ses hautes bottes et son maquillage noir autour des yeux, elle avait l’air d’avoir au moins vingt-cinq ans. Quant à l’Américain, il était vêtu de son costume habituel et avait juste retiré sa casquette.

Justine fit d’abord le tour de l’appartement, comme si elle était venue pour le louer. L’Américain la suivit sans rien dire et à aucun moment ne détourna les yeux de ses fesses. Elle s’assit ensuite sur le divan et l’Américain attrapa quelque chose dans son caddy qui était près de la porte d’entrée. Justine eut un mauvais pressentiment. Heureusement, lorsque l’Américain vint se planter devant elle, elle comprit que ce n’était qu’un vulgaire appareil.

— Je peux te prendre en photo ?
Justine refusa, n’ayant aucune envie de trôner sur sa cheminée pour les décennies à venir.
— On pourrait plutôt faire connaissance, non, plutôt que de s’amuser avec ton petit joujou ?

Comme un bon chien à sa maîtresse, l’Américain ne fit preuve d’aucune forme de résistance et Justine décida d’appliquer une offre de prix à la carte.

— Tu veux voir mes seins ?
— Oui, fit l’Américain.
— Si tu me donnes un billet de cinquante euros, tu pourras.
L’Américain bougea la tête de haut en bas.
— Et si tu veux les toucher, il faudra m’en donner un autre.
L’Américain bougea la tête de bas en haut.
— Et je préfère les avoir avant de commencer…

L’Américain se releva et fit quelques pas vers la cuisine. Justine le suivit des yeux. Quelques secondes plus tard, il revint avec une petite liasse de billets qu’il lui tendit. Elle les prit et les fourra aussitôt dans son sac, sans même les compter.

Afin de récompenser sa bonne volonté, Justine prit la situation en main et commença par lui montrer ce qu’elle lui avait promis. L’Américain fit de grands yeux. Elle attrapa sa petite patte velue et la posa sur son sein droit. À ce moment, il sentit une pression dans son slip et eut l’impression de ne plus pouvoir respirer. Justine lui dit de se calmer, que tout allait bien se passer et se mit à défaire sa ceinture. L’Américain ne clignait plus des yeux et vit rapidement son pantalon être abaissé jusqu’aux genoux, ce qui lui arrivait d’habitude seulement quand il était aux toilettes. Justine trouva ses petites jambes très laides mais, consciencieuse, elle se concentra sur son travail. Elle plongea sa main dans son slip et y découvrit avec surprise un sexe relativement grand par rapport à la petite taille de son corps. Cela lui rappela une blague amusante sur les nains qu’elle avait entendue à la radio dans la voiture de ses parents quand elle était petite. Justine se mit alors à le caresser, d’abord lentement, puis de plus en plus vite. Le visage de l’Américain était de plus en plus rouge et Justine, de peur qu’il ne s’étouffe, décéléra le mouvement. L’érection était forte et Justine eut l’idée commerçante de le prendre dans sa bouche, mais au moment où elle s’approcha, l’Américain émit un râle et Justine évita le projectile de justesse. Elle se rhabilla en pensant que c’était de l’argent facilement gagné, surtout en comparaison de types de cinquante balais qu’il faut parfois branler pendant de nombreuses minutes juste pour les faire bander.

Tandis que le visage de l’Américain reprenait peu à peu une couleur normale, Justine alla se laver les mains dans la salle de bain. Elle le trouva ensuite dans la chambre, couché sur le lit, elle se coucha à côté de lui et se demanda depuis combien de temps ces draps n’avaient pas été nettoyés. Après un instant de silence, l’Américain se leva, sortit de la chambre et réapparut quelques secondes plus tard avec son appareil.

— Je peux te prendre en photo ?

Justine fit semblant de dormir. Malgré ses yeux fermés, elle perçut la lumière du flash mais ne réagit pas, pensant que le pauvre bougre l’avait bien méritée et que s’il voulait la mettre sous cadre, ce n’était pas son problème. Au moins, avec lui, ce qui était certain, c’est qu’il n’y avait aucune chance de se retrouver sur Instagram avec un hashtag débile.

L’Américain s’endormit ensuite en moins de cinq minutes. C’était le moment que Justine attendait pour se lever et sortir de la chambre sur la pointe des pieds. Elle alla d’abord au salon pour récupérer son sac. Puis, elle marcha vers la cuisine et se mit à fouiller le contenu du buffet. Dans l’étage du haut, elle trouva une caisse où il y avait des centaines de pochettes de tirages photo. Justine en ouvrit une, au hasard, et regarda une première image, une deuxième, une troisième… « Mais… c’est un malade ce type ! » Sans savoir pourquoi, elle fourra cette pochette dans son sac. Prenant son courage à deux mains, elle poursuivit ses recherches, et c’est finalement dans le meuble sous l’évier qu’elle mit la main sur le pactole : « Putain, j’ai jamais vu autant de fric ! » Elle eut alors l’impression d’entendre un bruit de porte dans le couloir.

MARC

Dans le quartier de la rue de Flandre, tout le monde le connaissait et tout le monde le surnommait « FotoMarc », en référence au nom assez peu original de son magasin de photo.

De nos jours, gérer un magasin de photo signifiait surtout vendre des appareils numériques, des cartes mémoire, des gadgets inutiles, et plus vraiment développer des films argentiques.

Le monde de Marc avait bien changé, certes, mais il subsistait tout de même quelques clients qui venaient faire développer leurs pellicules : les doux nostalgiques et les fracturés numériques.

L’Américain, qui chaque semaine depuis des années poussait la porte du magasin, était de ceux-là, et bien entendu il faisait partie de la seconde catégorie.

Loin d’être un intime, Marc était pourtant l’un de ceux qui connaissaient le mieux l’Américain dans le quartier, et surtout le seul à si bien connaître sa manie. En bon commerçant, Marc ne portait pas de jugement sur cette activité qui lui avait déjà rapporté pas mal d’argent, mais il ne pouvait s’empêcher de se demander ce qu’il pouvait bien faire de toutes ces photos de jeunes filles. Parfois, il se l’imaginait seul chez lui, la nuit, en train de les classer dans des petites boîtes en plastique selon une logique de notation que lui seul pouvait comprendre : largeur de fessier, longueur de bras, chaussure plate ou à talons, couleur de cheveux, jupe ou pantalon… Ou peut-être les collait-il toutes sur les murs de son appartement, par ordre chronologique ?

Marc devait bien l’avouer, tout cela était un peu glauque. En même temps, il s’agissait certainement d’un passe-temps et il n’y avait pas matière à s’alarmer. Si l’Américain avait été un artiste, n’aurait-on pas pu interpréter sa manie comme une œuvre digne d’intérêt ? Peut-être. Mais comme l’Américain était juste un petit type à casquette qui ramassait les verres vides dans les bars, il valait mieux pour lui et pour Marc que cette œuvre reste secrète.

Quelques jours après sa soirée passée en compagnie de Justine, l’Américain apporta un nouveau film et repartit avec les tirages du film précédent ainsi qu’un nouvel appareil jetable. Marc le développa dans l’après-midi et, comme à son habitude, vérifia les tirages dès la sortie de la machine. Les premières photos étaient sans surprise. Certaines étaient floues voire totalement obscures, et, en bon commerçant, il ne lui facturait pas ces ratés. Ce fut la douzième image qui attira son attention : elle était plus sombre que les autres et, pour la première fois, on n’y voyait pas une fille de dos mais de face, couchée sur un lit, les yeux fermés, diaphane et inerte. Qui était cette fille ? Que faisait-elle là ? Où cette photo avait-elle été prise ? Était-elle morte ? Séquestrée ? L’avait-il tuée ? Ce pauvre type en apparence n’était-il en réalité qu’un sombre pervers ? Pris de vertige, Marc sortit du magasin afin d’inspirer une grande bouffée d’air frais.

FREDDY

Dans le quartier de la rue de Flandre, ceux qui le connaissaient l’appelaient « inspecteur Freddy » et, au commissariat, certains le surnommaient « inspecteur Moustache », en hommage à l’imposante touffe de poils gris qui agissait un peu comme un filtre à air lorsqu’il parlait avec sa voix de baryton.

Freddy était dans son bureau, au deuxième étage du commissariat, lorsque la sonnerie de son téléphone fixe à cordon enroulé retentit. C’était Marc, le photographe de la rue de Flandre. Freddy reconnut une certaine gravité dans sa voix et conclut qu’il valait mieux le prendre au sérieux.

Une demi-heure plus tard, l’inspecteur ouvrait la porte de FotoMarc. Marc le remercia d’avoir fait si vite, avant de l’emmener dans le petit bureau du premier étage où Freddy s’assit sans qu’on l’y invite.

— Je ne sais pas si j’ai bien fait de vous faire venir pour ça, dit Marc en lui tendant la photo, mais…
— Il vaut toujours mieux prévenir, répondit l’inspecteur, qui ne savait plus trop comment terminer cette phrase.

Freddy retira ses lunettes pour observer la photo dans le moindre détail. D’une traite et pendant de nombreuses minutes, Marc lui expliqua les raisons de son inquiétude, en remontant plusieurs années en arrière, jusqu’à cette époque où il vit l’Américain franchir la porte de son commerce pour la première fois.

— Cette photo a donc été prise par l’Américain ?
— Oui, je pense… En tout cas, c’est lui qui est venu les faire développer…
Freddy pinça un bout de sa moustache entre son pouce et son index.
— Avez-vous déjà vu cette fille quelque part et avez-vous la moindre idée de qui elle est ?
Marc ne l’avait jamais vue et n’en avait aucune idée.
— Est-ce la première fois qu’elle apparaît sur l’une de ses photos ?
— Difficile à dire… Comme je vous l’ai expliqué, ce sont toujours des photos prises de dos…
L’inspecteur fit une moue et joignit ses deux mains.
— Pensez-vous que ça puisse être sa copine ?
Marc exécuta un mouvement avec ses sourcils qui fit comprendre à Freddy qu’il venait de poser une bête question.
— Vous pensez qu’elle est… morte ?
— Impossible à dire à partir d’une simple photo, répondit l’inspecteur avec assurance, lui qui au long de sa carrière avait vu bien des vivantes qui ressemblaient à des mortes et des mortes qui ressemblaient à des vivantes.
Freddy regarda alors Marc droit dans les yeux et le silence se fit alors plus intense.
— Vous qui le côtoyez depuis longtemps, le pensez-vous capable du pire ?
— Non, je ne pense pas… En même temps, je ne le connais pas si bien que ça… Et c’est quelqu’un d’assez spécial… Il est toujours bien gentil, mais bon, qu’est-ce que cela signifie au fond ?
— Pas grand-chose, vous avez raison, conclut l’inspecteur avant de prendre congé.

Moins d’une demi-heure plus tard, Freddy convoquait Abdel, son nouveau bras de droit, dans son bureau.

— Et qu’est-ce qu’on fait maintenant, chef ? demanda Abdel.
— Toi, tu vas d’abord scanner cette photo et l’envoyer à la cellule technique, tu en fais des copies et puis tu pars à la recherche de la fille…
— OK, chef !
— Quant à moi, je vais essayer de mettre la main sur ce satané Américain…
Abdel se dirigea vers la sortie et, au moment de passer la porte, il se tourna vers Freddy avec un air inquiet.
— Dites, chef, vous pensez qu’elle est… ?
— Je ne sais pas, Abdel… D’expérience, je me dis que s’il l’avait tuée, il ne serait peut-être pas allé faire développer la photo…
— C’est pas faux, ça…
— En même temps, c’est peut-être aussi une façon de se laisser démasquer, ajouta Freddy.
— Vous voulez dire qu’avec ce genre de type, tout est possible ?
— Malheureusement, oui. Ces hommes ne pensent pas toujours de manière rationnelle et il est bien souvent difficile de percer leurs intentions. Allez, assez discuté ! Le plus important pour le moment, c’est de la retrouver…

Freddy n’eut aucun mal à mettre la main sur l’Américain puisque après être allé sonner à son domicile, il le trouva comme la plupart des après-midis au Laboureur. Freddy s’approcha de lui, se présenta et lui demanda discrètement de le suivre dehors.

— Et mon Coca ?
— Je t’en donnerai un, moi, de Coca… Allez, suis-moi et ne fais pas d’histoire…

Freddy emmena l’Américain dans une salle lumineuse du commissariat, près de son bureau, et désigna une chaise sur laquelle l’autre s’assit sans broncher.

— Tu sais pourquoi on est ici ?
L’Américain ne semblait pas comprendre la raison de sa présence en ces lieux sécurisés. Freddy sortit la photo de sa poche et la lui mit devant les yeux.
— Tu connais cette fille ?
— Natacha !
— Natacha comment ?
— Mais c’est ma photo !
— Natacha comment ?
— Comment vous pouvez l’avoir ?
— Natacha comment ?
— J’ai même pas encore été les chercher…
— Natacha comment ?
— Natacha tout court.
Freddy se dit qu’il n’était pas impossible qu’il ne connaisse pas son patronyme et changea de question.
— C’est qui, cette fille ?
— C’est Natacha, répondit l’Américain qui, pour la première fois, montrait des signes ostensibles d’irritation.
— C’est toi qui as pris cette photo ?
— Oui, ça, c’est ma photo.
— Et tu l’as prise où cette photo ?
— Chez moi.
— Natacha est donc venue chez toi ?
L’Américain se contenta cette fois d’un mouvement de tête affirmatif.
— Et tu peux me dire ce qu’elle faisait chez toi, cette fille ?
— Elle est venue chez moi pour me voir.
— Pour te voir, répéta Freddy, en riant. Mais bien sûr… Et tu la connais depuis quand ?
L’Américain semblait réellement chercher une réponse à cette question, mais les dates et les jours, comme pas mal de choses, n’avaient jamais été son fort.
— Tu sais où elle habite ?
— Non.
— Et tu peux me dire ce que cette Natacha dont tu ne sais pas grand-chose faisait chez toi couchée et les yeux fermés ?
— Elle dormait, répondit l’Américain, avant d’éructer un petit rire nerveux qui aurait pu faire croire à l’inspecteur qu’il était moins stupide qu’il en avait l’air.
— Et depuis quand tu prends des photos des filles qui dorment, toi ? cria Freddy, en tapant son poing sur la table. C’est pas déjà assez pervers de les photographier de dos dans la rue ? Il t’en faut donc toujours plus ?
L’Américain devint blême comme du papier photo exposé à la lumière du soleil.
— Et qui me dit que tu ne l’as pas droguée, puis violée, avant de la tuer et de la prendre en photo, comme on immortalise un trophée de chasse ?
L’Américain se recroquevilla sur sa chaise, prit sa tête dans ses mains et se mit à respirer bruyamment, comme un cheval à l’entrée de l’abattoir.
— Écoute-moi bien, l’Américain, je ne suis pas ton ennemi et je veux bien croire tout ce que tu veux, mais tant que tu ne me dis rien ou qu’on ne la retrouve pas vivante, je ne peux pas te laisser sortir d’ici… Tu comprends ce que je te dis ?

L’Américain ouvrit ses mains et fit un signe de tête étrange qui rendit l’inspecteur perplexe.

Freddy demanda à un agent de l’étage de veiller à ce qu’il ne sorte pas de la pièce et retourna dans son bureau. Quelques instants plus tard, la sonnerie du téléphone le surprit dans ses pensées.

— J’ai trouvé des infos sur la fille en interrogeant plusieurs personnes dans le quartier, dit Abdel. Certains connaissaient sa tête et un habitant l’a même déjà vue entrer au 156 de la rue de Flandre… Je suis donc allé sur place et, comme il n’y avait aucun nom sur la sonnette, j’ai frappé au carreau du gardien qui est venu m’ouvrir… J’en ai profité pour lui montrer la photo et le type m’a confirmé que c’était une des deux étudiantes du troisième… Je suis monté… Il n’y avait personne mais comme c’était une vieille porte, je me suis permis de l’ouvrir sans faire trop de dégâts…
— Bonjour le respect de la procédure… Et alors ?
— J’ai un peu inspecté les lieux et de fait, ça ressemblait bien à une colocation d’étudiants, avec deux chambres, des lits simples et des bureaux avec des livres de cours… Bref, dans la plus petite des chambres, il y avait une photo de la fille, la même que sur notre photo, et je me suis dit que ça devait être sa chambre… Vous voyez, chef ?
— Oui, je vois, Abdel… Et ensuite ?
— C’est là que ça devient intéressant ! Écoutez bien… J’ai un peu fouillé la pièce pour trouver des indices et, assez vite, dans sa garde-robe, je suis tombé sur une grande boîte en carton, genre boîte de bottes, pleine de fric, surtout des billets de cinquante et aussi de cent euros…
— Quoi ? Mais… Il y en a pour combien ?
— J’ai pas compté, chef, mais je dirais au moins cinq mille, minimum…
— Cinq mille !
— Oui… Et ce n’est pas tout. Sur le bureau, il y avait un carnet de rendez-vous avec à l’intérieur juste des prénoms d’hommes… Environ trois ou quatre par semaine…
— Tiens donc, la petite cachottière…
— Et je ne vous ai pas encore dit le plus étrange, chef ! Au fond de la boîte à fric, il y avait aussi une pochette de photos montrant des filles de dos…
— Des filles de dos ?
— Oui, chef, des filles de dos !
— Mais qu’est-ce qu’elle fout avec ces photos chez elle ?
— Aucune idée… Ou c’est elle qui les a prises ou ce sont celles de l’Américain…
Freddy se perdit quelques secondes dans ses pensées, avant de se reporter son attention sur la conversation.
— Bon, et avec tout ça, tu as une idée d’où elle pourrait être ?
— Attendez, chef, j’ai pas fini… Au moment où j’allais partir, une certaine Marie est entrée dans l’appartement. Je me suis présenté et elle m’a dit qu’elle habitait là, je lui ai montré la photo et je lui ai expliqué qu’on recherchait cette personne. Elle m’a répondu que la fille s’appelait Justine, qu’elle était bien sa colocataire et qu’elle était partie quelques jours à Paris, dans sa famille…
— Justine ?
— Oui, Justine, chef ! Son vrai prénom ! Natacha, ça doit être le prénom qu’elle donne aux hommes…
— OK, je comprends mieux… Et puis ?
— Je lui ai alors montré la boîte avec l’argent et je lui ai demandé si elle savait ce que c’était. La fille s’est aussitôt mise à pleurer, puis elle m’a dit qu’elle ne savait pas vraiment ce que sa copine manigançait, mais que oui, il y avait souvent des hommes qui passaient ici, et que l’argent pouvait provenir de cela, mais qu’elle n’avait rien à voir avec tout ça…
— Et qu’est-ce que t’as fait, alors ?
— Je lui ai dit de ne surtout pas contacter Justine avant son retour, sinon elle aurait affaire à nous.
— Et concrètement ?
— On la laisse revenir tranquillement de Paris et on la cueillera à sa descente du Thalys. Selon Marie, Justine revient demain à 19 h 43.
— Bien vu, Abdel ! Prostitution, vol, abus de confiance sur personne handicapée… Eh bien, elle va avoir pas mal de choses à nous raconter, cette jolie petite fransquillonne…

La montre de l’inspecteur, reçue de sa femme pour leurs vingt ans de mariage, affichait 16 h 55 lorsqu’il ouvrit la porte, jetant un regard paternel au petit homme qui était occupé à compter les carreaux sur le mur.

— J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle pour toi. Tu veux que je commence par laquelle ?
— Je ne sais pas, fit l’Américain, comme s’il devait choisir entre une glace vanille ou chocolat.
— Dans ce cas, commençons par la bonne, dit Freddy. Toute suspicion de meurtre ou d’enlèvement est levée. Dès que tu auras signé ta déposition, tu pourras rentrer chez toi et poursuivre paisiblement ta petite vie.
— Ah bon ! dit l’Américain comme si on lui disait qu’on avait retrouvé le chien qu’il avait perdu quand il était petit.
— La mauvaise, c’est que j’ai bien peur pour toi que ta nouvelle copine soit une pute. Et, soit dit entre nous, et sans vouloir te blesser, le contraire m’eut étonné…
— Une pute ?
— Oui, une pute, répéta Freddy.
— Ah bon, dit l’Américain, comme s’il apprenait que le chien qu’on avait retrouvé n’était finalement pas le sien.

© Edgar Kosma 2015 — Cette nouvelle a été publiée dans le recueil Bruxelles Noir paru aux éditions Asphalte.

Publié par Edgar Kosma

Auteur / Comédien / Stand Up

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