Tout ira mieux demain

TheKingOfNothing avait surenchéri jusqu’au derniers instants et je suis convaincu que je n’aurais jamais remporté l’objet de ma convoitise si je n’avais rajouté in extremis ce petit centime à ma mise maximale de 170 Gcoins. Dès la clôture de la vente, mon système de communication global notifie au vendeur ma disponibilité à entamer la mise en œuvre de la transaction dans les meilleurs délais. Comme pressenti, FlyingDwarf se rend aussitôt visible, et une rapide analyse de son profil, auréolé d’une notation moyenne de 4,3/5, m’inspire immédiatement la confiance. En moins de temps qu’il n’en faudrait pour le dire et avec moins de mots qu’il n’en faudrait pour l’écrire, une bulle de notification apparaît dans le coin supérieur droit de ma rétine :

— FlyingDwarf : « RV Bourse ds 1H »
— AManOnEarth : « où ? »
— FlyingDwarf : « face Bourse »
— AManOnEarth : « OK mais où ? »
— FlyingDwarf : « devant les marches »
— AManOnEarth : « OK comment je saurai que c’est vous ? »
— FlyingDwarf : « à ton avis ? »
— AManOnEarth : « ??? »
— FlyingDwarf : « je serai avec l’objet »
— AManOnEarth : « OK je dois venir seul ? »
— FlyingDwarf : « ??? »
— AManOnEarth : « #joke #okjesors… »
— FlyingDwarf : « sois à l’heure je n’ai pas que ça à faire »
— AManOnEarth : « OK »

Dix minutes plus tard, mon application de serrure intelligente verrouille la porte d’entrée de mon studio, tout en connectant automatiquement la caméra de surveillance à empreinte digitale. Fait rare, c’est un jour où l’on peut sortir sans masque à filtration de particules fines et j’en profite pour respirer à plein poumons. L’air de décembre est doux et me donne envie d’emporter un café glacé au vieux Starbucks de l’église du Parvis de l’Ancien Saint-Gilles, qui forme avec l’Ancien Forest l’un des dix districts d’Euro City. Des abonnements à différents médias sont ici disponibles et je profite du temps de préparation de mon breuvage pour feuilleter sur l’écran tactile du comptoir les dernières news relatives à la rupture d’une digue aux portes de Gand. Si ça se passe comme avec Bruges l’an dernier, l’un des derniers remparts de la nouvelle République flamande n’en aurait plus que pour quelques jours, me dis-je, tandis que je descends quelques ruelles à pied, puisque l’état d’urgence climatique n’autorise plus que la marche et le vélo classique, depuis l’interdiction de tout moteur électrique suite au #LithiumGate. Je jette mon gobelet en plastique biodégradable dans un recycleur intelligent et emprunte plus bas la Green Line qui relie le nouveau quartier de Brussels South Station à la Place Rouppe, en bordure du centre-ville. Au-dessus du vacarme étourdissant de la circulation multi-modale, une notification de ma Gwatch m’informe que je suis bien dans les temps. Au bout de la Promenade, un escalator végétal me dépose à l’orée du Pentagone, première « car-free zone » d’Euro City. Un pas après l’autre, dans ce vaste espace à ciel ouvert, je tente de me souvenir à quoi tout cela ressemblait à l’époque, au début du siècle dernier, avec ces fameux engins thermodynamiques pour lesquels tant de gens se sont battus. Mais les images sont floues et j’ai du mal à en percevoir la réalité, un peu comme si cette époque n’avait jamais existé. Je me retrouve rapidement face à l’imposant bâtiment de la Bourse, en réalité transformé en Musée Bruxellois de la Bière Belge (MBBB) depuis 2023, d’où des amas de touristes chinois et indiens ressortent avec des airs de fin du monde. Près de moi, un type semble en attendre un autre, je m’en approche, lui lance un regard signifiant, l’air de dire : « Est-ce que c’est vous ? Parce que moi, oui, c’est bien moi ! » Mais il ferme les yeux de manière à bien me faire comprendre que je fais fausse route et je m’en éloigne. C’est alors qu’une voix pinçante me hèle par derrière : « Vous là, c’est vous ? » Je me tourne de 180° et aperçois un nain poussant lentement le vélo de l’annonce. Non pas une personne de petite taille, non, mais un nain, un vrai, avec deux petites jambes, deux petits bras et une tête relativement normale, enfin, si elle était posée sur un corps de taille normale, bien entendu. C’est la première fois que j’en rencontre un en vrai, il a dû naître juste avant la Loi sur la sélection génétique, et j’ai bien envie de le prendre en photo pour le montrer à mes 712 abonnés mais je ne suis pas sûr que ce serait pas signalé comme « offensant » envers une « minorité ».

— Oui, c’est moi, lui lancé-je. Comment m’avez-vous reconnu ?
— L’expérience.
— Vous vendez souvent des vélos à cet endroit ?
— Non, mais je suis souvent celui qui est en retard.

Ne sachant que lui répondre, j’ai bien envie de faire une blague par rapport à ses petites jambes, mais je me contente de lui demander :

— C’est votre vélo ou bien vous le vendez pour quelqu’un ?

Je regrette cette question stupide, car c’est évident vu la différence de taille entre les deux que ça ne peut être le sien, tant il aurait même du mal à monter dessus. Il me répond pourtant du tac-au-tac :

— C’est le mien.
— Ha, ok.
— Ça vous étonne ?
— Non, du tout… Mais… vous le vendez pour quelle raison ?
— Pour des raisons privées… Disons que j’ai besoin de faire un peu de place chez moi…
— Il a l’air d’avoir déjà pas mal roulé, dis-je, en passant avec mon index sur des griffes du cadre. Vous êtes sûr qu’il est en bon état ?
— En vrai, il est comme décrit dans l’annonce, c’est un très bon vélo, qualité chinoise, increvable, vous pouvez me faire confiance.
— Bien sûr… mais… Tiens, je vois que le pneu arrière est un peu dégonflé…
— Ça se regonfle un pneu, non ?
— Bien sûr… mais…
— Bon, je vais pas passer la journée ici moi ! Alors, vous le prenez ou pas ?
— Euh… oui… mais je voudrais quand même l’essayer… Je peux ?
— Moi ça ne me dérange pas, mais vous savez bien qu’on ne peut pas rouler à vélo dans cette « zone 10 km/h »…

Je prends le vélo en main, et le pousse sur quelques mètres, en rond, autour du vendeur-nain, ce qui ne me fait rien d’autre qu’une belle jambe pour évaluer les performances de la bécane. Puisque l’objet est le même modèle que celui qu’on m’a volé la nuit dernière et afin de conclure la transaction au plus vite, je tends ma Gwatch vers la sienne, en signe d’acceptation. Mais plutôt que d’accepter la finalisation, le vendeur-nain me lance avec sa petite voix :

— Je ne prends que le cash.
— Du cash ? je répète, comme s’il avait réveillé un vieux démon endormi en moi.
— Oui, du cash, je l’avais précisé dans l’annonce.
— Je ne l’avais pas relevé… Je n’en ai pas sur moi…
— Il y a un distributeur juste là, dit-il, en pointant l’autre côté de la place avec son petit bras.

Selon les rumeurs, ce dernier distributeur d’argent liquide de la ville devrait bientôt disparaître, plus personne ne l’utilise jamais, un peu comme les cabines téléphoniques d’antan. Je m’y connecte avec ma Gwatch, demande 170, le cash sort de la machine, je le tends au vendeur-nain qui m’a suivi et qui ne lâche pas des yeux la coupure fraîchement imprimée. Plutôt que de me remercier, il garde sa petite main droite tendue vers moi. Je la lui serre, pensant en toute bonne foi qu’il souhaite de ce fait officialiser l’affaire, même si ce type d’attouchement entre inconnus est proscrit par une récente Directive du Ministère de la Santé Publique.

— C’est 170 Gcoins virgule zéro un !
— Pardon ?
— Le prix final, c’est 170 Gcoins virgule zéro un !
— Désolé, mais c’est tout ce que j’ai, balbutié-je, embarrassé.
— Je ne comprends pas : pourquoi vous proposez 170 Gcoins virgule zéro un si vous ne payez que 170 Gcoins ?
— Mais je… Je peux vous faire un transfert de 0,01 si vous voulez…
— Non, ça va, c’est bon comme ça, grommèle-t-il. Mais ne trouvez-vous pas que c’est injuste envers le deuxième enchérisseur qui a mis le même montant et qui a perdu l’enchère ?

Ce qui serait juste, selon moi, ce serait de lui refiler une mauvaise note à ce FlyingDwarf, genre un 3/5, maximum. Mais j’aurais bien trop peur qu’il se venge en me rendant la pareille, ce qui ne me faciliterait pas la tâche pour mes prochaines interactions. Peu importe la vérité, me dis-je, le regardant repartir sans le vélo mais avec ses petites jambes, seule importe ma réputation. Je porte ma Gwatch devant ma bouche et lui : « Grand vendeur », avant de lui offrir une note totalement imméritée de 4/5. Je quitte ensuite la « car-free zone » et enfourche mon nouveau vélo au pied de la Green Line. Malheureusement, le pneu arrière n’est pas juste dégonflé mais carrément crevé, il va donc me falloir le pousser jusque chez moi. Pour couronner le tout, le ciel se couvre et une neige grasse se met à tomber, faisant chuter la température de vingt degrés.

Près d’une demi-heure plus tard, tandis que je galère à monter le vélo par l’escalier de secours de mon immeuble, une bulle de notification m’avertit que je viens de recevoir une notation de 3/5 avec pour seul commentaire : « Petit esprit ». Je lâche mon vélo, qui redescends d’un étage, et m’écrie : « Toi, le nain, si je te recroise, je t’enfoncerai ta Gwatch bien profond ! » Je me connecte à mes paramètres sociaux pour tenter de déposer une plainte, mais ma moyenne recalculée de 3,9/5 m’empêche toute nouvelle action durant une période probatoire de sept jours. Une chose est sûre en ce bas-monde, je me dis, en regardant un essaim de drones s’élever devant ma fenêtre : les personnes de petite taille n’ont jamais eu et n’auront jamais plus de grandeur d’âme que celles de taille normale.

© Edgar Kosma 2018

Publié par Edgar Kosma

Auteur / Comédien / Stand Up

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