Journal d’un confiné

Jour 1 : lundi 16 mars 2020

1.1. Souffrant de troubles respiratoires et de maux de tête depuis déjà plus d’une semaine, je téléphone à mon médecin (qui est une femme mais je ne trouve pas de terme féminin) pour respecter les indications de ne pas se rendre dans son cabinet. Par principe de précaution, le Dr Cayn me prescrit un isolement total pour une période de sept jours. Avant de me demander : « Avez-vous des proches pour vous apporter des courses ? » Je lui ai répondu : « Euh, non… Enfin, si, ma copine, mais elle est un peu malade aussi… » Bref, je la rassure en lui disant que je me débrouillerai, je n’ai que 41 ans et suis en bonne santé.

1.2. Le soir, alors que nous sommes ensemble depuis plus de deux ans (et nous vivons chacun chez soi), nous faisons notre premier chat vidéo avec Valérie. Les jours où on ne se voit pas, on se téléphone presque toujours et c’est amusant de vivre encore une nouvelle expérience de communication. Elle est déjà très angoissée à l’idée de cet isolement généralisé qui s’annonce alors que nous ne sommes encore qu’au début. « Je suis un être social » me dit-elle. De l’autre côté de l’écran, elle ne semble pas tenir en cage.

1.3.1. En France, Emmanuel Macron prend la parole en direct à 20h sur toutes les grandes chaînes TV. « Nous sommes en guerre » répète-t-il à cinq ou six reprises, je n’ai pas compté. Conséquence logique : l’armée et la police seront dans les rues pour contrôler les mouvements de la population et faire respecter les nouvelles règles de distanciation sociale.

1.3.2. Ça devrait arriver d’ici un ou deux jours chez nous, c’est inévitable, les Belges ne sont pas du genre à ne pas suivre le mouvement de leur grand frère français.

1.4. Je me sens déjà en overdose de réseaux sociaux, notamment Twitter qui déverse en continu des infos, chiffres et recommandations sur la nouvelle maladie.

1.5. Pour conserver une activité hors écran et réseau durant cette période, je décide que ce journal de confinement sera entièrement un carnet de notes papier que je retranscrirai chaque jour, le lendemain, sur mon site.

1.6. Alors que, ces derniers temps, ma vie tournait beaucoup autour de mon projet de stand-up, je m’en sens soudain et étrangement assez détaché.

1.7. Rien de tout ce qui se passe en ce moment et de tout ce qui nous attend ne me semble réel. Et pourtant.

1.8.1. Personne n’en dit rien mais c’est comme si tout le monde s’attendait, inconsciemment, à ce que ça arrive un jour.

1.8.2. Nous y voilà.

Jour 2 : mardi 17 mars 2020

2.1. Ce matin, en écrivant cette date, je pense à la Saint-Patrick, cette fameuse fête irlandaise où les gens se pressent dans les pubs pour s’embrasser, chanter, crier, se toucher.

2.2. Au réveil, je n’ai pas pensé tout de suite à l’épidémie. Cet état d’insouciance ne dure que quelques secondes. Top : je suis en Covid-19 way of thinking.

2.3. Je ne connais pas la différence entre une pandémie et une épidémie, je vais googler, j’ai un peu de temps à perdre aujourd’hui.

2.4.1. On s’est vu aujourd’hui avec Valérie, sur les bancs ensoleillés de la Place Flagey avec cette impression de se voir en cachette. Pour éviter la contamination, nous ne nous embrassons pas et ne passons pas la nuit ensemble. Comme si nous anticipions déjà un couvre-feu à venir.

2.4.2. Valérie m’a demandé pourquoi j’écrivais ce journal de confinement dans un carnet en papier. Je lui ai expliqué comme je vous l’ai écrit au Jour 1 mais de manière plus orale.

2.5. Ironie du premier jour de printemps particulièrement ensoleillé en ce deuxième jour de confinement, après un hiver long et particulièrement gris.

2.6.1. À 19:44 tombe l’info que tout le monde attendait depuis plusieurs jours : le confinement (presque) total à partir du mercredi 18 mars 2020 à midi et qui durera jusqu’au 5 avril 2020 (l’heure n’est pas précisée). Il reste donc un peu plus de seize heures au moment où j’écris ces mots. Comment est-il possible de remplir ces dernières heure de liberté ? Je pense que presque tout le monde, dont moi, va rester chez soi.

2.6.2. Les mesures de confinement avancent par paliers. Est-ce là le dernier ? Ou peut-on encore aller plus loin ? Il est vrai qu’il reste encore un peu de souplesse par rapport aux mesures françaises ou italiennes. Est-ce là une marge d’erreur qui pourra être rectifiée ?

2.6.3. Toute sortie à l’extérieur devra être justifiée et ne seront prises en compte que les motifs professionnels ou de santé.

2.6.4. Je ne pensais jamais écrire, voire même penser, la phrase 2.6.3.

2.7. Avant de me coucher, je pense déjà à ma guérison prochaine, dans les prochains jours, et à tout ce que je ne pourrai pas faire.

2.8. Le Nouveau Monde début demain à 12:00 tapantes.

Jour 3 : mercredi 18 mars 2020

3.1.1. Moi qui ne téléphone plus beaucoup depuis déjà un bon moment, je prends la décision ce matin de recommencer à appeler des ami.e.s durant cette période de confinement, juste pour discuter, prendre de leurs nouvelles, renouer un contact qui a déjà été perdu avant l’épidémie.

3.1.2. Et pourquoi pas même quand la crise se prolongera rédiger un post Facebook pour demander à des « amis » qui vivent isolés comme moi, que je connais en vrai ou pas, de nous appeler pour entendre d’autres voix ?

3.2. À midi, ça y est : le confinement presque total entre en vigueur. Entre 11:59 et 12:01, il n’y a bien sûr pas de grande différence.

3.3. Moi qui consulte toujours mon agenda au début de la journée, je constate que c’est quelque chose que je ne fais déjà plus.

3.4. À l’heure où j’écris ces mots, je n’ai pas encore profité de la possibilité qui nous est offerte par les autorités de sortir seul pour une promenade ou pour aller dans un magasin de produits essentiels. Je n’ai encore besoin de rien et il me reste quatre rouleaux de papier toilettes.

3.5.1. Heureusement que l’utilisation des réseaux sociaux n’est pas limitée, car c’est un peu par là que toute interaction sociale passe.

3.5.2. Un peu de paranoïa pourrait même un instant m’amener à penser que c’est comme si, depuis quinze ans, tout avait été mis en oeuvre pour construire ce monde parallèle.

3.6.1. Cette impression étrange de faire partie de ce grand collectif dans lequel tout le monde est en train de faire grosso modo la même chose, avec des degrés de confort, bien entendu, rien n’annihile les inégalités de classe.

3.6.2. Pour la première fois de ma vie et sans avoir recours à un logiciel de pistage GPS, il est possible de savoir où se trouve une personne à tout moment : chez elle.

3.7. Je me sens piégé dans ce schéma : être connecté chez moi ou être seul dehors.

3.8. Malgré la permission de sortir, je suis finalement resté cloitré toute la journée seul chez moi.

Jour 4 : jeudi 19 mars 2020

4.1. Ce matin, quand je me suis levé, je ne savais déjà plus quel jour on était et j’aurais parié qu’on était mercredi. Et il m’a fallu qu’il soit presque midi, au moment où j’écris ces mots. (En même temps, je n’ai quitté mon lit qu’à dix heures.)

4.2.1. Dans mon lit, j’entends à la radio qu’aux USA, les gens font la file pour acheter des armes pour se protéger des éventuelles conséquences d’un désordre social.

4.2.2. En Europe, les gens se ruent sur les rouleaux de PQ, comme s’ils avaient peur de ne plus pouvoir aller chier. Ça semblerait presque pour certains plus important que de manger ?

4.2.3. Même si nous avons les mêmes origines, nous vivons vraiment dans deux univers parallèles, et je ne sais pas lesquels sont les plus à plaindre.

4.3.1. Je suis sorti pour la première fois depuis deux jours et le début du confinement. Nul autre endroit où aller à part le petit supermarché Proxy près de chez moi où j’ai acheté quelques denrées dont je n’avais pas trop besoin mais qui me font quand même plaisir.

4.3.2. À noter que le rayon chips est vide tandis que le rayon savon est plein. Comprenne qui pourra. Et je n’ai même pas pensé à regarder le rayon PQ. Je regarderai la prochaine fois.

4.3.3. Pourra-t-on encore voir du PQ ou dire le mot ou l’entendre, dans les prochaines semaines, sans penser à ce vent de folie autour de ce produit de masse ?

4.4.1. J’ai posté un truc sur Facebook qui génère pas mal d’interactions, en ironisant sur le fait de sortir sur son balcon chaque soir pour applaudir le personnel soignant. Je prends plaisir à voir les likes s’accumuler et à répondre aux nombreux commentaires. Je me sens moins seul, ou du moins, je n’y pense pas.

4.4.2. Je me demande comment se déroulerait un tel confinement sans les réseaux sociaux ?

4.5. Avec mes vieux amis Boris et David, nous faisons notre toute première vidéo-conférence de notre histoire. C’est difficile de ne pas parler en même temps, il faudrait carrément donner des sens et temps de parole, comme dans un groupe de discussion.

4.6.1. Le soir, je vais passer la soirée chez Valérie. Sur le chemin de l’aller et encore plus au retour, alors que Bruxelles est d’habitude une ville avec un trafic ininterrompu, je ne croise pratiquement pas la moindre voiture et tous les feux sont au vert, ce qui renforce cette impression d’être-seul-dans-la-ville.

4.6.2. C’est dans ces moments-là que le réel semble se détacher du réel.

4.7. Il me reste toujours quatre rouleaux de PQ.

Jour 5 : vendredi 20 mars 2020

5.1. Chaque geste compte et j’essaie d’agir lentement pour que le temps passe plus vite. Ouvrir les rideaux, aller aux toilettes, prendre sa douche… Tous ces petits gestes quotidiens que j’essaie d’habitude de faire vite deviennent ici des moments qu’il faut gonfler au maximum.

5.2. Qui dit encore « J’ai pas le temps » aujourd’hui ? Alors qu’il y a quelques jours, personne n’en avait jamais.

5.3.1. Je vois ces mot « coronavirus » et « Covid-19 » écrits partout, dans tous les titres de newsletters, sur Twitter, Facebook, partout.

5.3.2. Je me demande à quoi auraient ressemblé les réseaux sociaux s’ils avaient existé au début de l’invasion allemande en 1940.

5.4. Une des choses les plus étranges dans toute cette histoire, c’est de ne plus dépenser d’argent pour autre chose que des produits dits « essentiels ».

5.5. Avant de sortir pour aller faire quelques courses ou se balader, il y a ce nouveau réflexe de prendre une petite bouteille d’eau de Cologne avec 80% d’alcool, pour me désinfecter les mains, au cas où. (C’est tout ce que j’ai réussi à trouver dans les rayons dévalisés des pharmacies et magasins et je me suis dit que c’était un bon rapport quantité d’alcool/prix.)

5.6. Je passe la soirée devant mes écrans multiples. Je ne veux plus penser. Je veux dormir. Jusqu’à demain.

Jour 6 : samedi 21 mars 2020

6.1. Je sors sur ma terrasse ce matin et me rends compte que tous les arbres et plantes sont en fleur.

6.2.1. En écrivant la date du jour dans ce journal, je réalise que nous sommes aujourd’hui le premier jour du printemps.

6.2.2. Quelle ironie.

6.2.3. Comment aurions-nous pu imaginer que ce jour que nous attendions depuis de longs mois se déroulerait dans de telles circonstances ?

6.3. Je me dis pour la première fois que tenir un tel journal du vide ne possède aucun intérêt. Mais faisons-en l’exercice.

6.4.1. À partir de 11h ce samedi, je passe le week-end avec Valérie, chez elle, Place Flagey à Ixelles.

6.4.2. Voir quelqu’un après des jours de solitude, c’est comme rompre un jeûne.

6.4.3. Puisque nous allons passer le week-end ensemble et dormir dans le même lit, nous décidons d’un commun accord de nous embrasser à pleine bouche.

6.5.1. Sur la Place Flagey, des agents de police interdisent aux gens d’être en groupe et même de s’asseoir sur les bancs. Nous avons juste le droit d’être par groupe de deux et de marcher sans nous arrêter.

6.5.2. Plus loin, des voitures de police passent avec des hauts-parleurs qui diffusent des messages de prévention puis à un moment nous entendons une version modifiée de « Viens à la maison » de Claude François qui a été changée en « Reste à la maison ». Les passants d’en amusent et nous filmons la scène.

6.6. Au JT de la RTBF, on voit un sujet avec un drone de la police dans le parc du Cinquantenaire qui filme du ciel et diffuse des messages aux promeneurs. Une femme est interrogée et dit : « On se croirait dans un film de SF. » Même sans ça aurais-je envie de lui répondre.

6.7.1. Nous passons un samedi soir à ne même pas nous demander où nous pourrions aller manger, sortir, boire un verre.

6.7.2. Le confinement doit avoir des conséquences bien différentes selon qu’on vit en ville ou à la campagne. Eternelle fracture sociologique.

Jour 7 : dimanche 22 mars 2020

7.1.1. C’est banal à écrire en ce premier dimanche de confinement mais le dimanche vu comme jour de calme et de repos n’a plus beaucoup de sens durant cette période.

7.1.2. De toute façon, plus grand-chose ne revêt le même sens pour le moment.

7.2. Alors que nous ne sommes même pas encore à la fin de la première semaine de confinement, notre société, toujours aussi clivée et clivante, commence déjà à se diviser entre les pro-confinement et les anti-confinement, notamment autour de la question des tests et du cas sud-coréen.

7.3.1. L’après-midi, avec Valérie, nous faisons une grande promenade de plus de deux heures jusqu’au Bois de la Cambre. Là-bas, nous voyons des agents de police verbaliser des jeunes gens qui sont assis sur les pelouses.

7.3.2. On dirait que la période d’information et d’avertissements laisse sa place à la phase répressive.

7.4. Les limites de l’imaginaire sont chaque jour un peu plus repoussées.

7.5.1. En fin de journée, je partage sur Facebook cette vidéo enregistrée la veille avec la police qui diffusait une version modifiée de « Viens à la maison » de Claude François.

7.5.2. Cette vidéo connait assez vite un beau petit succès viral, sans jeu de mots, avec près de 10.000 vues à la fin de cette première journée.

Jour 8 : lundi 23 mars 2020

8.1.1. Nous débutons aujourd’hui la deuxième semaine de confinement.

8.1.2. Déjà, aurais-je envie d’écrire.

8.1.3. Confinement ou pas, rien ne peut arrêter le déroulement rapide du temps.

8.2.1. Je me retrouve chez moi après le week-end passé en couple et il n’est pas évident de reprendre le cours de ma vie seul et isolé.

8.2.2. Un rapide calcul m’apprend que si on se revoit mercredi soir, me voilà donc parti pour près de 56 heures de solitude chez moi face à moi.

8.3. Le lundi a l’avantage d’un peu remettre les pendules à l’heure, de savoir quel jour, quelle date, on est. Avant de se perdre à nouveau dans les prochains jours.

8.4. Pendant ce temps-là, la vidéo avec la police et Claude François poursuit sa belle montée virale sur Facebook.

8.5. Je devais normalement recevoir les clés de mon nouvel appartement, le long du canal, aujourd’hui, dans le monde parallèle où les choses continuent peut-être leur cours.

8.6. Cela a-t-il du sens de poursuivre la tenue de ce journal qui me semble si banal ? N’est-ce pas aussi triste qu’un roman sans personnage ?

8.7.1. Depuis ce week-end, on parle de plus en plus dans les médias et sur les réseaux sociaux de cette fameuse hydrochloroquine qui pourrait être le remède miracle contre le covid-19 et qui existe pourtant déjà depuis des décennies. Les débats font rage et tout le monde semble, en quelques jours, être devenu virologue.

8.7.2. Une théorie du complot laisse croire que les entreprises pharmaceutiques ne verraient pas d’un bon oeil cette solution trop simple qui est dans le domaine public et qui ne permettrait donc pas de breveter un vaccin qui rapporterait des milliards.

8.7.3. Comme la courbe des cas infectés, les théories du complot sont elles aussi exponentielles.

8.7.4. Ne tombons pas dans la virologie de comptoir.

8.7.5. Je ne pensais jamais écrire le 8.7.4.

8.8. Vivrai-je encore une telle crise de mon vivant ?

Jour : mardi 24 mars 2020

9.1.1. Je me pose de plus en plus la question de la nécessité ou pas de poursuivre ce journal de confinement pour décrire ma vie solitaire et isolée dans laquelle il ne se passe plus grand-chose d’autre que d’être connecté au monde à travers mes écrans.

9.1.2. Mais peut-être l’exercice sera intéressant sur le long terme ? Il est aussi fort possible que l’expérience ne se renouvelle pas de sitôt. (À voir.)

9.2.1. Sinon, j’ai été courir aujourd’hui, ce qui ne m’était plus arrivé depuis des mois, si pas plus. En fait, je ne me souviens pas de la dernière fois. Il y avait un nombre incalculable de promeneurs et joggeurs dans les parcs Duden et de Forest, près de chez moi. Mais qui sont tous ces coureurs ? Je me dis qu’ils doivent être les coureurs habituels auxquels on additionne tous les sportifs qui pratiquent d’habitude dans les clubs ou en salles et auxquels on additionne encore tous ceux et celles qui découvrent les joies de la course à pied.

9.2.2. Oui, j’avoue, j’ai fait une phrase très longue au paragraphe précédent.

9.2.3. En courant, surtout dans les montées, j’ai eu assez vite très mal aux poumons, bien que je ne fume pas. J’ai bien sûr pensé au covid-19 mais ces douleurs sont certainement dues à un excès de sédentarité. (Idem pour la constipation.)

9.3. Je poste une deuxième vidéo sur Facebook où je montre comment réaliser un masque avec un simple mouchoir, deux élastiques et une agrafeuse, mais cette vidéo-ci connait beaucoup moins de succès que celle avec la police et Claude François qui rencontre chaque jour de nouvelles interactions.

9.4.1. Le soir, je poursuis la première saison de la série « Le Maître du Haut Chateau », basée sur le chef-d’oeuvre de Philip K. Dick, sur Amazon Prime, plate-forme sur laquelle je suis abonné depuis peu et à laquelle je ne me désabonnerais pour rien au monde pour le moment.

9.4.2. Pendant ce temps-là, je paie mon abonnement à Netflix pour rien.

Jour 10 : mercredi 25 mars 2020

10.1.1. Rien à signaler ce matin.

10.1.2. Cette expression prend vraiment tout son sens en cette période de vide social.

10.2. Je passe aujourd’hui à un nombre à deux chiffres dans ce journal de confinement. Pourrions-nous aller jusqu’à un nombre à trois chiffres ? Cela voudrait dire que le confinement durerait jusqu’au mois de juillet 2020. Je préfère ne pas y penser.

10.3.1. Selon mes calculs, j’arriverai déjà demain au vingtième jour de l’apparition de mes premiers symptômes : maux de tête, nez qui coule, maux de gorge… Il y a de fortes chances que j’ai chopé cela à la Foire du Livre de Bruxelles où je dédicaçais le samedi 7 mars 2020.

10.3.2. Vingt jours semble être la durée moyenne des symptômes liés au Covid-19.

10.4. Il est déjà presque seize heures au moment où j’écris ces mots. C’est fou ce que le temps passe vite, malgré tout.

10.5.1. Je me rends compte que je n’ai pas encore appelé beaucoup d’ami.e.s pour prendre des nouvelles, comme je me l’étais fixé au Jour 3.

10.5.2. Durant ma promenade au parc Duden, j’appelle mon amie Christine M. qui est septuagénaire et qui se porte bien, même si elle m’apprend que son ex-mari, un peu plus âgé qu’elle est décédé du Covid-19, dans sa maison de repos et sans même avoir été envoyé aux Urgences.

10.6.1. À 18 heures, Valérie présente le journal de BX1 et je peux la regarder en direct via le Facebook Live, comme dans notre vie d’avant.

10.6.2. À 19 heures, après 56 heures de solitude confinée, Valérie débarque chez moi où nous passons une douce soirée de confinement en couple, dînant devant les infos de la RTBF puis en terminant la série Fleabag sur Amazon Prime.

10.6.3. Je ne comprends toujours pas pourquoi cette série s’appelle « Sac à puces ».

Jour 11 : jeudi 26 mars 2020

11.1. 1. Je prends l’air sur ma terrasse, à l’arrière de mon appartement, et une voisine depuis son jardin, me demande comment je vais. N’ayant plus échangé depuis un moment et étant donné le situation, je ne sais trop que lui répondre et tente un « On ne peut pas dire que ça ne va pas pas, mais ce serait exagéré de dire que ça va… »

11.1.2. Comme l’impression que ce genre de discussion doit aujourd’hui avoir lieu derrière les maisons, à l’abri des regards indiscrets, alors que dans la rue, on marche la tête baissée.

11.2. En Belgique, il y a aujourd’hui plus de 1200 cas confirmés en 24 heures. Nous sommes toujours en train de nous diriger vers le pic de l’épidémie.

11.3. Je me demande ce que deviennent les cambrioleurs, les criminels, les prostituées… Toutes ces personnes qui vivent dans l’ombre de la légalité, qui ne peuvent pas faire de télétravail et qui ne peuvent donc demander aucune aide de l’Etat.

11.4. Je retourne faire mes courses au marché bio des Tanneurs. Cette fois, il y a une longue file de plus de 30 mètres, avec une personne tous les 1,5 mètre, distance qui empêche les gens de se parler, en plus de la peur. Il ne peut y avoir que 20 clients à l’intérieur et l’un ne peut y rentrer que quand un en sort. À la caisse, je tombe sur l’employé marxiste à qui je demande s’il tient le coup et qui en profite alors pour me sortir tout son discours complotiste : le covid-19 se soignerait en fait avec des huiles essentielles mais les gouvernements l’interdisent car il ne faudrait pas priver l’industrie pharmaceutique des gras bénéfices d’un vaccin à venir. J’ai envie de débattre avec lui, de contre-argumenter, mais je me dis que tout débat peut être générateur de postillons et abandonne donc l’idée. Surtout qu’il ne porte pas de masque et se croit invincible de par ses connaissances en phytothérapie.

Jour 12 : vendredi 27 mars 2020

12.1. J’ai téléphoné aujourd’hui à mon ami Benoit D. pour prendre de ses nouvelles mais aussi pour qu’il prenne des miennes. Il est psychologue et travaille dans une maison psycho-sociale et médicale du quartier pauvre des Marolles. Bien que travaillant en contact direct avec du personnel soignant et des gens vivant dans la rue, il n’est pas (encore) contaminé. Je lui souhaite du courage et ne peux pas terminer par le traditionnel « On se prend un verre un de ces jours? ».

12.2. Aujourd’hui, les USA sont passés en tête des pays comptant le plus de cas confirmés, même devant la Chine et l’Italie, alors que le virus est arrivé bien plus tard sur leur territoire. Ce pays me semble être une véritable bombe à retardement, étant donné la taille de leur population, le Président qui minimise la gravité de la situation, le sens du Business avant tout, le système de soins de santé inégalitaire, l’ignorance d’une partie de la population, les évangélistes, platistes, complotistes et autres créationnistes…

12.3. Le soir, je passe la soirée avec Valérie à Flagey. On commande des plats libanais, ou syriens, ou libano-syriens, dans un resto du coin. Il y a pas mal de livreurs Deliveroo et Uber Eats qui entrent et sortent sans trop respecter la règle d’une seul personne à la fois dans l’entrée du restaurant. Aberration : alors que le resto prend des dispositions strictes en mettant des tables qui empêchent le passage, ils n’acceptent que l’argent liquide. Bref, c’est la première fois depuis le début du confinement que je mange quelque chose que je n’ai pas préparé et je ne le digère pas si bien que ça.

Jour 13 : samedi 28 mars 2020

13.1.1. Je me réveille chez Valérie aux alentours de 10 heures. Il fait à nouveau très beau et pas mal de gens se promènent dans le quartier de Flagey, étangs et alentours.

13.1.2. Et dès le début de la journée, toujours les mêmes questions qui semblent tourner en boucle dans les esprits des gens (dont nous) : Qu’a-t-on exactement le droit de faire dehors ? Et à combien ? En famille ? Mais si on est un couple qui n’est pas domicilié à la même adresse (comme nous) ? Pourquoi serions-nous discriminés ? Quel est le périmètre de promenade permis ? Les animaux comptent-ils pour une personne supplémentaire ?

13.1.3. Nous faisons une balade autour des étangs d’Ixelles avec Valérie et ses enfants et ne sommes pas inquiétés par les forces de l’ordre.

13.2.1. De retour chez moi à Forest, je vais faire quelques courses dans le petit Proxy près de chez moi. Après douze jours de confinement, ça y est, j’achète enfin mon premier paquet de PQ, alors qu’il m’en restait encore deux rouleaux. Mais c’était le dernier qui était là juste devant moi et je n’ai pas eu la force de résister à l’achat.

13.2.2. Sur le chemin du retour, je me dis fièrement qu’avec ces douze nouveaux rouleaux, plus les deux restants, j’ai à présent le temps de voir venir.

13.3. Je me couche en avançant mon réveil d’une heure.

Jour 14 : dimanche 29 mars 2020

14.1. Les valeurs sont vraiment inversées depuis le début du confinement et l’on se réjouirait presque que ce soit le premier jour de temps nuageux, aujourd’hui, ce qui a au moins comme conséquence directe de diminuer la frustration à l’idée de ne pas pouvoir sortir.

14.2.1. Avec le passage à l’heure d’été exécuté durant la nuit, il est vite plus tard que ce que je pensais et je quitte ma couette fiévreuse vers onze heures.

14.2.2. C’est bien la première fois de ma vie que je vis un dimanche de confinement après un changement d’heure. Sans doute la dernière.

14.3. Malgré le froid, je sors quand même en fin d’après-midi pour aller courir autour des étangs d’Ixelles avec Valérie. Il y a nettement moins de gens que les jours précédents, ce qui me pousse à croire que le soleil était la cause première de tous ces promeneurs, et non leur esprit rebelle.

Jour 15 : lundi 30 mars 2020

15.1.1. C’est encore une nouvelle semaine de confinement qui débute aujourd’hui, déjà la troisième et il y en a encore minimum trois devant nous, voire cinq si les mesures de confinement étaient étendues au 3 mai comme beaucoup le supposent.

15.1.2. Je comprends les prisonniers qui doivent ressentir ce besoin de comptabiliser les jours qui passent et les jours qui restent. Cela permet à a fois d’un peu faire passer le temps et d’envisager plus concrètement la fin de la peine.

15.2.1. Aujourd’hui, comme c’est d’ailleurs le cas depuis deux ou trois jours, je décide de ne me connecter à Internet, via mon smartphone ou mon ordi, qu’après être sorti de mon lit, avoir fait quelques étirements puis quelques exercices, avoir pris ma douche puis préparé du thé vert.

15.2.2. Comme un vieux fumeur, je me sens trop addict à la connexion multi-réseaux et une intuition m’incite à repousser ce moment de la première décharge de dopamine.

15.3.1. Une fois connecté, je relis un message écrit par une amie sur mon mur Facebook la veille qui me demande si je livre mes livres.

15.3.2. Je décide que oui et poste un message sur Facebook invitant les lecteurs et lectrices intéressé.e.s à me contacter.

15.3.3. J’ai tout de suite quelques premières commandes qui tombent et c’est à ce moment que je me souviens que mes livres sont tous déjà rangés dans les caisses de mon déménagement reporté.

15.3.4. Je les retrouve dans la treizième caisse.

15.4. Et si quelqu’un sortait du coma aujourd’hui, après y être resté quelques mois, croirait-il le monde tel qu’il est devenu en quelques semaines ? En fait, c’est peut-être arrivé quelque part sur la planète.

15.5. Le soir, avec Valérie, nous faisons ensemble un test pour déterminer notre profil de risque par rapport au Covid-19. Valérie est dans la catégorie verte des risques faibles. Je suis dans la catégorie orange des risques moyens. Je crois que c’est parce que j’ai dit que j’avais eu des douleurs de poitrine. Peut-être était-ce le fruit du stress.

Jour 16 : mardi 31 mars 2020

16.1. Dernier jour du mois de mars aujourd’hui et seizième jour de confinement.

16.2.1. Je me demande déjà quels seront les poissons d’avril demain, sur les réseaux sociaux et dans les médias ? Je vois déjà venir le prévisible « Le gouvernement annonce la fin du confinement ».

16.2.2. Anticipons et prenons le temps d’imaginer qu’une personne se fasse duper par ce poisson d’avril, qu’elle sorte, soit infectée et meure quelques jours plus tard. Humour et temps de guerre ne font pas bon ménage.

16.3.1. Je me demande quand j’ai entendu le mot « coronavirus » pour la première fois. Etait-ce en décembre ? Et quand l’ai-je prononcé pour la première fois ? En janvier ?

16.3.2. Aujourd’hui, je l’ai tellement entendu et prononcé que je suis déjà certain que c’est un mot que je ne pourrai plus jamais oublier.

16.4.1. Valérie passe la soirée chez moi et après le dîner, nous jouons aux cartes, à un jeu « inventé » l’été dernier en Grèce, sur l’île d’Andros, et qui repose sur les bases du jeu Uno mais avec un simple jeu de cartes et plus de règles.

16.4.2. L’été prochain, alors que nous avions tant envie de retourner en Grèce pour découvrir une nouvelle région, il est déjà plus que probable que nous ne pourrons pas quitter le territoire belge.

16.4.3. La proposition 16.4.2. semble tout droit issue d’un document martial.

Jour 17 : mercredi 1er avril 2020

17.1. Dix-sept jours est la durée de mortalité moyenne du Covid-19. Puisque le confinement a débuté il y a dix-sept jours et que les décès des jours précédents provenaient d’infections antérieures, il est à espérer que le nombre de décès devrait commencer à diminuer à partir de maintenant.


© Edgar Kosma 2020

Publié par Edgar Kosma

Auteur / Comédien / Stand Up

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